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I'm a man (Les pyrosis d'Emilio Campari)

Sa plume trempée dans l'éthanol n'épargne personne et n'engage que lui

De notre envoyé spécial à New-York, Emilio Campari, le 10 Avril 2008 : I'm a man.

    Comme tout un chacun ces temps derniers je suis parti à NYC convaincu d'être l'heureux détenteur d'une petite fortune potentielle : j'allais troquer mes euros dominants contre leurs dollars dominés. Mon sourire de vainqueur a du énerver l'employé du bureau de change de l'aéroport, je lui donnais très peu de mes devises contre beaucoup trop de billets verts. En sortant , je me dirigeai vers les taxis d'un pas plus assuré que celui d'un indien Mohawks sur la plus haute poutrelle de la Trump Tower en construction à Chicago. Il faut vous y faire, j'adore les comparaisons interminables, d'autant plus longues que j'avais ingurgité dans l'avion une bonne douzaine de Martini-Gin. Je tombais sur un chauffeur qui me taxa - c'était la nuit il est vrai - d'une cinquantaine de dollars ; je la trouvais saumâtre, mais c'était vraiment un brave type qui sut me faire pleurer, que dis-je sangloter rien qu'en me décrivant l'augmentation inexorable - de un à quatre dollars - du péage du tunnel de Brooklyn. Ruisselant de larmes, je récupérai mon bagage, me consolant bientôt en rêvant aux before, aux while et aux after que j'allais pouvoir m'offrir grâce à la valse folle des taux de change. 

    Las, tandis que nous berçons l'illusion de gagner cinquante pour cent de notre mise, nos lointains cousins ont augmenté les tarifs de leurs services des mêmes cinquante pour cent, et relancé comme au poker de vingt-cinq. Résultat j'ai commencé à manger des cailloux dès le quatrième jour, avec un billet de fifty bucks bien au chaud au fond de ma pocket pour être sûr de regagner l'aéroport de Newark autrement qu'à la nage. L'heure venue, je hèle un taxi vu que le portier de l'hôtel ne me garantit une navette que trois quart d'heures trop tard, et quoiqu'un peu géné de paraître aussi mesquin devant ma bien-aimée, à peine installés je demande néanmoins à notre chauffeur le prix de sa course. Il m'annonce quatre-vingt sept dollars, et après un petit infarctus je réalise que l'heure n'est plus à la négociation. Je remet à leur place tant bien que mal mes globes oculaires échappés de leurs orbites, et dans un hoquet je lui dit O.K , en ajoutant
in petto ( c'est un petit avantage culturel que nous avons nous autres transalpins, de pouvoir user de cet in petto-là) : après tout voici qui gonflera ma note de frais.

    Le trajet se déroule dans une atmosphère toute de résignation et de douleur morale contenue ; parvenu - bien que j'ai effectivement fait fortune un peu facilement, ce participe passé résonne comme une insulte à mes oreilles - à destination, je demande en toute innocence sinon avec l'intention d'augmenter très significativement le montant de mes frais professionnels, que l'on me fasse une petite note. Un petit reçu. Una piccola ricevuta. A receipt, please. Et généreusement je lui en allonge cinq de plus - très en deçà de l'habitude aux U.S.A., un pourboire s'élève d'ordinaire à dix voire quinze pour cent de la course, mais j'avais la conscience aigüe qu'il me grugeait. Et je me retrouve avec un méchant petit bout de papier où l'on peut lire 48 dollars, soit ce qui est marqué au compteur.

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     Alors avec le calme d'Apollon au moment qu'il va pour écorcher vif Marsyas je lui fais remarquer la différence entre le dit et l'écrit, entre les quatre-vingt douze dollars confiés et la somme ridicule annoncée sur le  ticket. Et avant même qu'il ait pu m'entourlouper avec ses descriptifs de frais généraux et d'économie d'échelle je lui annonce d'une voix ferme que je le Know by heart, et qu'il est le more expensive cab I ever took in NYC. Et certes je le connais par coeur, mais lui ? lui sortis-je en haussant le ton de quelques dizaines de décibels à peine, alors qu'il s'entêtait à me faire croire que ses pratiques étaient absolument légales. You dont know who I am - Call the police ajoutai-je en direction de la créature qui panse mes plaies morales, Constance la bien nommée. Call the police at once précisai-je. Je la priais ce qui n'est pas très galant de récupérer séance tenante nos bagages et profitais de l'occasion pour lui apprendre que nous appelons nous autres fils de la louve facchino celui qui porte les valises. Faquin, lançais-je en direction de notre Phaëton et je lui certifiais que  j'allais de ce pas quérir la maréchaussée.

    L'asphalte est lourde à l'étranger qui vient de comprendre sa faiblesse et la tête baissée renonce à faire valoir un droit qui à l'évidence n'a pas cours ici.  Mais voici que notre chauffeur est sorti de son habitacle tout écumant de rage et vient nous jouer une scène dans laquelle Joe Pesci et Robert de Niro n'auraient pas détonné : lui tout petit et rondouillard, moi plutôt grand et élancé, lui très Sancho et moi considérant comme un devoir la conservation du sang-froid en toute circonstance, notre algarade eût été parfaite si elle s'était déroulée dans la langue de Cervantès. Mais c'est dans celle de Shakespeare que furent prononcées les paroles à jamais gravées dans mon hippocampe gauche et dans mon amygdale droite, ceux-là mêmes qui sont les gardiens du souvenir et de la culpabilité : du haut de son mètre cinquante, ce petit bonhomme sut trouver le ton et les mots qui blessèrent pour toujours ce centre de l'amour-propre que je croyais avoir égaré, en réveillant les traces d'un discours entendu des dizaines d'années auparavant dans des circonstances historiques autrement plus dramatiques.

    Tout en jetant dans ma direction des dizaines de petits billets verts qui voletaient péniblement, s'accrochant à mon manteau, atteignant le rebord de mon chapeau, puis happés par la dure loi de la pesanteur et planant sans grâce, avec la légéreté d'un oiseau mort, avant de finir lamentablement sur le macadam, notre chauffeur ventripotent se mit à hurler : I am a man, I am a man, précisant qu'il n'appartenait pas à la confrérie des aigrefins : I'm not a thieve, I'm not a thieve. Il me rendit ainsi jusqu'au dernier dollar trop perçu, se privant de la gracieuseté que je lui aurais volontiers accordée s'il s'était conduit autrement. Mais tandis que couvert de honte et de morceaux de papiers verts, accompagné par les regards insoutenables des témoins de la scène, je pénétrais dans l'aérogare, flanqué d'une compagne au bord de l'apoplexie et remplie de doutes quand à mon humanité, je me fis cette réflexion : les protestations véhémentes de cette fripouille m'atteignaient mais pourquoi ? C'était objectivement un voleur, et c'était aussi un homme. Deux bonnes raisons de le mépriser et de n'accorder aucune attention particulière à ses dire. Il se conduisait de manière hystérique pour me faire honte de lui mégoter quelques dizaines de dollars, sachant que la vie lui était sans doute plus pénible qu'à moi. Bref, toute la justification du vol, à peine considéré comme un délit mineur chez vous comme chez nous depuis des lustres. Soit. En fait, si j'étais à ce point anéanti, c'est par un tout autre mécanisme que je reconnus un peu plus tard : l'utilisation simultanée de deux propositions dont l'une est fausse - I'm not a thieve - et l'autre exacte - I am a man -, énoncées sur un plan d'équivalence. C'est une technique de sidération mentale assez proche de l'oxymore, figure de rhétorique actuellement éventée (cf le cerveau des Jésuites de Kullmann ). Je me ruai sur le Martini-Gin sitôt atteinte la stratosphère.