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L'art, promoteur de la dépression

L’art, promoteur de la dépression

(Parkinson, dépression et asservissement)

le 1.XII.2009

note préliminaire : le terme prosélytisme de la dépression initialement retenu fit l'objet d'une réflexion critique de notre collègue et ami Pierre Bedoucha, lequel souligna la notion de volontariat dans la conversion du prosélyte. Or la volonté est bien ce qui manque de deux points de vue dans l'objet de notre communication : elle manque chez le Parkinsonien comme chez le dépressif si l'on écoute leurs entourages ; elle manque dans le vocabulaire de la nouvelle psychologie cognitive, expulsée pour faire de la place à la motivation mieux séante. Le concept principal que nous souhaitions mettre en lumière dans ce préambule est celui d'un courant d'art* ( successeur de l'art post-moderne  lui-même ressuscité après la mort de l'art ) exerçant comme ses petits frères une fascination sur son public flattant désormais sa propension à se retirer du monde en geignant comme la bête blessée. Nous avons donc écouté Pierre Bedoucha, que nous remercions encore, et remplacé le prosélytisme par la promotion.

Introduction

    Lorsque Michel Borg m'a fait le grand honneur et le grand plaisir de me convier à participer à cette soirée, il m'a demandé de préparer quelque chose qui ait un rapport à l'art, en particulier aux images, et à la maladie de Parkinson, étant entendu que le thème de cette réunion était centré sur le rapport de la maladie de Parkinson et la dépression. Michel Borg vous a décortiqué avec sa précision et sa clarté habituelle les variétés de présentation et de nature. Vous avez compris qu'il existe une sorte de chevauchement entre les deux situations, la présentation parkinsonienne et la présentation dépressive ayant quelque chose en commun : l'amimie, la fixité, la perte d'allant. La dépression elle-même est désormais distinguée de l'apathie. L'excellence de sa présentation, dont vous avez relevé la forme originale, une série de questions à laquelle une courte et dense discussion lui a permis de répondre de manière claire et parfois nuancée, vous permet peut-être d'identifier parmi les fatigués de la vie du suisse Ferdinand Hodler qui est apathique, anhédonique, mélancolique, parkinsonien, déprimé et parkinsonien.

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Ferdinand Hodler Die Lebensmüden 1892  München Neue Pinakothek  149.7 × 294.0 cm

    Sur la fatigue d'être soi, on peut lire l'ouvrage d'Alain Ehrenberg, la fatigue d'être soi, qui en fait développe le diagnostic avancé par Brissaud il y a plus d'un siècle, d'une maladie qui infecte l'hexagone de manière chronique, la sinistrose. Mais ne contient pas une allusion à ce que je vais tenter de démontrer brièvement.

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Observation 1 : Parkinson et asservissement de l'entourage

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    Bien entendu cette ravissante odalisque déshabillée par Bazille et rhabillée par deux esclaves n'est pas particulièrement parkinsonienne ni dépressive ! L'une des premières constatations que j'appris à faire, lorsque je débutai la neurologie, à propos des patients parkinsoniens, fut d'identifier la manière dont ils asservissent leur entourage. Je me rappelle notre patron, tandis que l'épouse serviable s'apprêtait à boutonner la chemise, lacer le soulier, enfiler la manche de la veste, interrompre aussitôt le geste charitable d'un « laissez-le faire » impératif. Pour son bien - il faut qu'il se débrouille, qu'il force ses automatismes, affectés par cette maladie - et pour celui de son entourage - ne vous placez pas dans une situation de bonne-à-tout-faire. Vous savez qu'il existe une pathologie du comportement très complexe dans la maladie de Parkinson, au-delà des symptômes classiques, tremblement de repos, raideur, oligokinésie et bradykinésie. Des troubles cognitifs, perception du rapport du corps et de l'espace - pensez au blocage au passage des portes, à l'anticipation particulière du geste lorsqu'il faut par exemple s'asseoir ; et des troubles psychiques, en particulier une dépression qui peut inaugurer la maladie.

Observation 2 : Dépression et asservissement de l'entourage

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    Cette personne allongée par Ferdinand Hodler est tellement immobile qu'elle est probablement morte ; et si elle ne l'est pas au sens du médecin-légiste, elle l'est du point de vue de la psychologie : elle ne bougera pas de là et réclame que l'on prenne soin d'elle autant qu'il faut laver et vêtir un cadavre.
De même que le parkinsonien réduit en esclavage son entourage, de même ai-je depuis longtemps remarqué la stratégie de certains dépressifs, volontiers endogènes et unipolaires, visant à asservir leur entourage, à les contraindre à vivre au rythme de leur propre mal de vivre, à organiser leur quotidien de telle sorte que chacun alentour se sente en permanence concerné par leur mal-être. Cette description n'est pas retrouvée dans les textes fondateurs tels que The shaking palsy, traité de la paralysie agitante écrit par James Parkinson en 1817. Ni dans L'anatomie de la mélancolie de Robert Burton (1576-1640).

    Je pars du principe trivial que nous avons, au moins certains d'entre nous, une tendance à envahir l'espace mental d'autrui par l'exposé de nos propres soucis, et je ne vous apprendrai rien à ce sujet, à vous qui en dehors même de votre exercice êtes sollicités de toute part au sujet de la maladie du cousin chose et de la tante machin. Moi-même actuellement je suis en train d'envahir vos méninges, une sorte de colonisation transitoire dont j'espère nous ne garderez pas un trop mauvais souvenir. Mais quelle sont les stratégies, en dehors du cercle des intimes, qui permet à cet état d'esprit particulier qu'est la dépression de se répandre ? Là non plus, je ne ferai pas de révélation fracassante à d'anciens élèves des écoles de la république : il suffit de penser au panthéon de la littérature, de la musique, des peintres qui constituent les piliers de notre culture pour y diagnostiquer, comme pathologie dominante, la dépression, suivie de près par le catalogue des perversions humaines. Philosophie, littérature, cinématographe, musique, peinture, et pour terminer l'inventaire, de nouvelles formes dont je dirai un peu plus que la simple citation réservée aux premières.

Prosélytisme littéraire dépressogène

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    Du chevalier à la triste figure à l’inconvénient d’être né, de Cervantes à Cioran, la cohorte des sinistres est impressionnante. On peut en évoquer la galerie : ceux qui ont décidé d'en finir avec l'existence, ceux qui en ont fait leur fond de commerce, ceux qui ont crée des personnages qui leur ressemble plus ou moins. Sur les étagères de nos bibliothèques, les dandys du spleen, Baudelaire en tête, voisinent l'anatomie de la mélancolie de Robert Burton (1576-1640), peut-être moins connu, et les descripteurs géniaux de situations dépressogènes, Léon Bloy, Maupassant ou Zola.

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    Parfois, l'on se surprend à penser que l'on peut bien vivre du mal de vivre : ainsi de la délectation morose de Cioran, de Houellbecq. Julien Guiomar, le partenaire de Jean Paul Belmondo dans l'Incorrigible de Philippe de Broca, lui lance, d'un ton méprisant : contente-toi du bonheur, cette consolation des médiocres. Puis, avec l'existentialisme, le déprimé nouveau est arrivé : Meursault, le personnage de la Nausée de Sartre ( dont le premier titre était melancolia ) ; et d'une certaine manière, l'étranger, cette anesthésié affectif, cet apathique qui a fait le succès d'Albert Camus. Samuel Beckett dresse quelques portraits de personnages quasi-immobiles, et d'une machine infernale, le dépeupleur, dont la lecture ne laisse pas indemne. Hemingway, Romain Gary, n'acceptent pas leur déchéance et mettent fin à leur jour.







Prosélytisme musical dépressogène


    L'autre jour, je vois un patient âgé de 85 ans, très drôle en dépit de ses difficultés de marche, qui me dit, le mode mi majeur me met en joie. Sic. Je l'écris sur son dossier pour ne jamais l'oublier. Maintenant, regardez cet extrait de blog sur lequel je suis tombé : « pour accompagné ma tristesse je cherche de la musique bien triste. Merci ».



De l'utilisation des fautes d'orthographe en criminologie. On a enfin identifié l'assassin qui a fait accuser Omar. Michel Borg et moi nous retrouvons parfois dans des congrès. Lors de la séance inaugurale de l'académie de neurologie nord-américaine, la liste de nos collègues disparus dans l'année est évoquée. Voici la musique qui accompagne cette rubrique nécrologique : le Requiem de Barber. Vous me direz : mais il ne faut pas confondre tristesse et dépression.



    Les Requiem sont parfois sublimes, j'utilise à dessein cet adjectif, sublimation de la perte, du chagrin, du deuil. Mais si vous écoutez Kindertotenlieder de Mahler, ou l'adagio de la Ve symphonie, celle qui illustre mort à Venise, lorsque vous en sortez vous ne sautez pas de joie. De même, la jeune fille et la mort. Certains modes, du temps que la musique était tonale, ont toujours formé le fond sonore de la mélancolie : le mode mineur, y compris dans le jazz, et le blues. Et quelques chansons - rappelez vous Léo Ferré, est-ce ainsi que les hommes vivent : leur chant triste entrait dans mon être.

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    Un mot du blues : pour citer l'un des textes et l'une des interprètes les plus bouleversants du genre. Billie Holliday chante Strange Fruits.

Southern trees bear Strange Fruit
Blood on the leaves Blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange Fruit hanging from the poplar trees

Pastoral scene of the gallow south
The bulging eyes and the twisted mouth
The scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh

Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather For the wind to suck
For the sun to rot For the tree to drop
Here is a strange and bitter crop

    Enfin si vous trouvez vos adolescents plongés dans l'écoute de Joy division ou Nirvana dont les chanteurs se sont respectivement pendu et suicidé par balle, posez vous des questions.

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Le cinéma dépressogène

    Le champion toutes catégories est Antonioni : l'éclipse, la nuit, le désert rouge, développent crescendo l'esthétique de l'incommunicabilité. En compagnie de Monica Vitti, on ne dit pas non. Citons l'un des plus insupportables personnages dépressifs du cinéma français, joué par Roland Bacri dans Kennedy et moi.

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Prosélytisme pictural dépressogène



    Un mot cependant sur l'évolution formelle de l'expression de la dépression. Les stéréotypes de la mélancolie ont été fixés dès la renaissance : aussi bien par Dürer, que par Raphaël. Vous ne vous attendiez pas à la revoir pour la cinquantième fois, la fresque de l'École d'Athènes... eh bien la revoici.

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    Regardez pour une fois au premier plan : ce personnage est Héraclite. C'est le premier stéréotype de personnage mélancolique, l'autre étant la Madeleine pénitente, dont les mises en scène, les compositions picturales se confondent parfois.











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    On retrouve ce stéréotype - l'air sombre, figé dans ses pensées, la tête trop lourde appuyée sur le bras fléchi - jusque tard, chez Munch, précisément la mélancolie qu'a choisi Ehnrenberg pour illustrer son ouvrage.

   Munch : vous connaissez tous le cri. Puis-je vous annoncer une bonne nouvelle ? La version d'Oslo qui avait été volée a été retrouvée. Vous le saviez déjà ? Ce n'est pas cela la bonne nouvelle. On a retrouvé l'origine du cri. Je l'ai retrouvé. Dans le cabinet de Freud, Berggasse, où se tenait une exposition intitulée Eros et Thanatos.

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Egon Schiele est mort très jeune, emporté en 1918 par la grippe espagnole, et non l'encéphalite léthargique de von Economo Cruchet.

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Il présentait une dystonie, jusqu'à ce que Michel Borg démontre le contraire.

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Parmi les peintres parkinsoniens qui ont mis fin à leurs jours, Bernard Buffet.

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Cette "couched potatoe" est du neveu du père de la psychanalyse, Lucian Freud.

    

    Un autre peintre des plus talentueux est Françis Bacon, qui n'inspirait pas vraiment la bonne humeur.


    Je n'en finirai pas - des  Mater dolorosa aux Ecce homo en passant par les innombrables Jugements derniers - il y a de quoi sortir du musée plus triste encore qu'en y entrant.



Les formes nouvelles de l'art dépressogène.



    Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que lors de défilés de mannequins auxquels je suis convaincu que vous assistez régulièrement, ces filles magnifiques, jeunes, payées des fortunes à se déplacer d'une drôle de manière, entretenues par des princes et des banquiers, vêtues de tenues hors de prix, sont les seules à ne pas rire de leurs démarches ridicules. Elles tirent même franchement la gueule. De quoi inspirer à Roland Barthes s'il était encore de ce monde un supplément à son Système de la mode. Argent, gloire et beauté n'assureraient-ils pas le bonheur ? Comme le déprimé nouveau est arrivé, les nouvelles formes de la dépression se sont développées.



    Je dois beaucoup, c'est l'autre racine de cet exposé, à un ouvrage d'une universitaire de Toronto, Christine Ross, auteur de l'esthétique du désengagement.

    Vous connaissez l'art engagé, militant, en particulier au cinéma, mais pas seulement. Voici une oeuvre de Rebeyrolle, c'est pas gai mais c'est politique, à tel point qu'elle est exposée à Bercy, titre oblige.

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    Voici une autre oeuvre, une photographie, qui illustre la couverture du livre de Christine Ross.

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Voici maintenant l'oeuvre en entier.

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    La thèse de Christine Ross est la suivante :

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l’art : une autothérapie ?



l’abandon des pinceaux comme entrée dans la dépression : Goya, Wilhem de Kooning
Lucian Freund : peindre coûte que coûte
Bernard Buffet : peindre croute que croute
la reprise des pinceaux comme symptôme de guérison : Goya, Wilhem de Kooning

l’art : une spreading dépression ?

la rhétorique de la mélancolie
de la mélancolie à la dépression
la rhétorique de la dépression
le prosélytisme de l’artiste dépressif

Prosélytisme ou contagion ?

    De la pathomimie, à la mémétique.

    Comment afficher sa dépression ? Les adolescents s'affirment à l'aide d'un mode de communication dont la fonction est à la fois identitaire et séductrice. Une jeune fille gothique criblée de piercing, le tatouage morbide d'un hell's angel.



L’art : ou comment se désengager du monde

    Il est temps de conclure, et comme je n'en suis pas à une provocation près, je vais envisager une hypothèse pour laquelle pour plus de sécurité je fais appel à Platon. Dans la République, les artistes sont prestement conviés à quitter au plus vite la cité, au motif de leurs vaines prétentions à vouloir copier le beau dont ils ne parviendront jamais qu'à sculpter dans le marbre d'approximatives ébauches. Je vais donc affirmer que les artistes engagés sont une opération de marketing comme une autre, qui me fait bien rigoler, comme Dario Fo s'en prenant à Berlusconi depuis son théâtre subventionné de Milan. L'art est un moyen très intelligent de s'extraire de la masse, de s'insinuer dans la tête des gens, de les manipuler en leur montrant les pires horreurs sous leur meilleur aspect, de les faire jouir du fond en leur faisant croire que c'est de la forme. Je développerai cette dernière idée dans le second volet consacré à la présentation (pas la représentation) de la douleur, que j'exposerai dans quelques jours et qui s'intitule : le sens de la douleur, autour d'une version du mythe d'Apollon et Marsyas rencontrée dans les Musées Royaux de Bruxelles.

    En attendant, voyez vous ce rieur ? Ne nous évoque-t-il pas Démocrite l'Abdéritain ? Le tableau a été réalisé en 1908. Un mois plus tard, Richard Gerstl se suicida.

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Richard Gerstl Selbstbildnis, lachend (Wien, Österreichische Galerie, Inv. Nr. 4035), 1908, Öl auf Leinwand, 40 x 30,5 cm

*le terme courant d'art est certainement une marque déposée mais nous ignorons par qui ; il exprime parfaitement ce que l'on peut éprouver en Arles place du forum au mois de Novembre : de violentes bourrasques gelées que le Mistral engouffre dans le dédale des ruelles de la vieille ville, faisant décoller ses habitants que l'on croise flottant entre deux airs chacun tenant son chapeau pour qu'il ne s'envole pas tout en ayant l'air de vouloir saluer ses voisins.


Date de création : 05/12/2009 : 07:34
Dernière modification : 05/02/2011 : 13:45
Catégorie : Conférences
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