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Alain Berthoz Conférence du congrès de Lyon

Recensions


   Alain Berthoz Conférence. Congrès de l'ANNLF Lyon  2010

        On a l'impression d'être très intelligent, le temps que dure la conférence, et l'instant d'après on se retrouve tout nu, me confiait un confrère et ami au sortir de la lecture donnée par Alain Berthoz. Suscitant en écho la spéculation que je ne me prenais pas pour Bach en écoutant les variations Golberg ni pour Géricault en regardant la folle, monomane de l'envie au Musée des Beaux-Arts de Lyon - lorsque Max m'intima l'ordre de rédiger le compte-rendu de la conférence. Toujours aussi prompt à donner des directives, Max. À tirer le maximum, (adjectif substantivé gravé exprès pour lui dans le marbre des vestiges romain de Lugdunum), du neurologue sénescent qui aspire à la douce quiétude d'une promenade en fin de congrès par les traboules du quartier Saint Jean jusques aux rives de la Saône. Ce sera pour la prochaine fois, vers 2017 si une régularité préside au choix des villes accueillant les Journées de Neurologie. Le temps presse, mes notes hâtives sont illisibles, mes hippocampes se déchargent de plus en plus rapidement comme la batterie fatiguée de Portable, mon meilleur ami. Je songe à Pierre Lemarquis1, racontant comment Mozart après avoir entendu le miserere d'Allegri dont la partition était confidentielle, le restitua de mémoire, intégralement. Il avait quatorze ans, et possédait l'équipement neuronal nécessaire au repérage de la structure, des invariants, des procédés de répétition et de modulation qui lui permirent de construire (je n'ai surtout pas écrit reconstruire) un édifice musical mental conforme (je n'ai surtout pas écrit représentation) à l'expérience qu'il en fit. L'injonction de Max n'est recevable que dans la mesure où rédiger ce commentaire me donne l'occasion d'observer, dans cette détestable situation du point de vue des hommes de science qu'est l'introspection, quels diables au sens d'outils de préhension intellectuelle allais-je extraire en chemin de mon capharnaum intime afin de retenir l'insaisissable, ressuciter le fugace et tenter d'éviter la paraphrase.

    Le sujet de l'exposé serait-il de savoir comment penser l'espace ? Si nous ne sommes plus dans les catégories kantiennes qui préludaient à notre entendement, le rat pourrait en avoir hérité, depuis que leur cortex enthorinal code l'espace sous forme de grilles2 . Alain Berthoz cite Henri Poincaré3, l'expérience de l'espace tire son origine des sensations musculaires (est-ce chez Rizzolatti ou Berthoz que l'on trouve « L'espace moteur aurait autant de dimensions que nous avons de muscles », extrait de la science et l'hypothèse ?), et rappelle la notion d'espaces personnel, péripersonnel, extrapersonnel. Le souvenir de la lecture de Robert Sommer4 est encore vivace chez les rescapés de ma génération mais l'orateur m'apprend que ces concepts ont été revisités par Wunderlich et al. (Brain, 2000). Première invitation à changer de point de vue - on y reviendra -  : non plus connaître pour agir, mais agir pour faire l'espace. Merleau Ponty ouvre un oeil. Comment l'action - de notre main, de notre regard, de notre écoute - génère l'espace. Im Anfang war die Tat. Au commencement était l'action, réaffirme Alain Berthoz. Comme le dirent, après le Faust de Goethe, Husserl, Wittgenstein, et Freud, aujourd'hui objet d'une canonnade de portée fort réduite tirée depuis une coquille de noix que le recul seul de sa couleuvrine pourrait faire chavirer, et dont le résultat aura été de provoquer l'émoi du petit monde des analystes, une envolée bruissante de cris d'orfraies (comprenne qui voudra). 

    Cette géométrie là, qui se bâtit à force de gestes, n'est pas euclidienne. Pour entendre Alain Berthoz, il faudrait être quelques minutes mathématicien, se rappeler ce que signifient les locutions géométrie affine et équi-affine. Je m'en sors en invoquant Magritte, et le tableau Les promenades d'Euclide commenté ailleurs5 : les lois de la perspective appliquées par le peintre font se croiser les parallèles (les trottoirs de la rue), contredisent le théorème du toit, confondent les cônes et les plans, et l'on rencontre, dans l'univers du surréaliste belge, Riemann et Lobachevsky. Il faudrait être encore philosophe, familier de Merleau Ponty développant la notion de corps en acte - tout juste suis-je en mesure de récupérer mon souvenir du concept de virtuel chez le phénoménologue, et son interprétation du stade du miroir de Lacan, qui m'a parue en parfaite corrélation avec l'oeuvre, comme c'est curieux, de Magritte. Nous voici projetés, entre trajectoire perçue à hauteur d'homme et survol d'un plan, entre route egocentrée, faite de nos expériences topokinesthésiques, part de notre mémoire épisodique, et survol allocentrique, topographique, représentation. Vous rappelez-vous comment Stendhal6 décrit la bataille de Waterloo, non pas vue du ciel comme un général manoeuvrant des régiments de soldats de plomb ou l'empereur observant la bataille depuis un promontoir, mais à hauteur d'un homme déchu de son cheval, Fabrice del Dongo égaré et incapable de saisir la généralité de l'action en cours à partir de sa misérable position étriquée. Nous avons ressenti alors cette irrésistible tension qu'a provoquée Sperry et que d'aucun nomment la dichotomanie : il existe une différence entre les sexes, les femmes privilégiant le codage égocentré de l'espace, pariéto-frontal ; les hommes adoptant un codage cartographique, hippocampique. Propulsé en ULM suspendu entre ciel et terrre, d'un coup d'oeil j'embrasse l'univers des gestes de proximité, les soins qui entourent l'enfant, mais aussi la cueillette, le tissage et la vannerie ; opposé à celui de la chasse, des distances parcourues, des principes balistiques auquels obéissent le lanceur de javelot ou l'archet. Si vous combinez cette opposition paradigmatique avec l'asymétrie fonctionnelle hémisphérique, cela donne plus de trois siècles après La Fontaine : selon que vous serez riche d'oestrogènes ou de testostérone, votre cerveau s'orientera préférentiellement grâce à une boussole pariéto-frontale droite ou à un déclinatoire hippocampique gauche7. Paradigme conforté par l'observation de patients épileptiques opérés, ayant bénéficié de résections temporales internes et antérieures ; ou par les expériences menées chez les souris dont la région hippocampique CA1 fait défaut et qui perdent toute possibilité de stratégie allocentrée lorsqu'on les plonge dans un labyrinthe-piscine en étoile. Selon les travaux de Simon Lambrey8, entre autres, les stratégies cognitives sont différentes selon qu'elles impliquent l'hémisphère gauche ou droit. Les lésions hippocampiques gauches provoquent des difficultés de mémorisation de la séquence des objets recontrés au cours d'un trajet, suggérant que mouvement et objets perçus sont agencés de manière séquentielle dans l'hippocampe. Tandis que l'hippocampe droit serait impliqué dans la mémoire allocentrée. Fabrice del Dongo dans tout celà ?

    Le conférencier poursuit son cheminement, nous proposant d'examiner successivement : la cohérence et l'unité du corps propre ; la manipulation des référentiels spatiaux ; les changements de points de vue.

    À la fusion thalamique des capteurs sensoriels (nous écririons des captures sensorielles, en suivant Magendie : toute sensation est une action) succède un éclatement en divers codages générant différents espaces distribués sur le cortex pariétal postérieur, certaines impliquées dans la construction de l'unité du corps propre. Penfield signalait déjà l'awareness liant le schéma corporel et les relations spatiales ; et rapportait à la stimulation du cortex vestibulaire périsylvien la production d'illusions de déplacements. Chez les enfants autistes, une hypoactivité de ces régions provoquerait un défaut de construction du corps propre.

    Une quantité d'expériences, un ensemble de sous-systèmes modulaires, constituent un écheveau inextricable en apparence, qui ne peut devenir un espace de décisions qu'à la faveur non pas d'une simplification, mais d'une aptitude propre au vivant, qu'a développé Alain Berthoz dans son dernier ouvrage : la simplexité. Par chance, j'ai lu et commenté ce texte et pour un instant je reprends pied et souffle : la simplexité, c'est ici la flexibilité du référentiel. L'aptitude à changer de référentiel au cours d'un mouvement, à choisir le plus adapté selon la tâche à effectuer. (Ceci résonne de nos jours comme une thématique de la science économique néo-libérale. L'économie cérébrale en effet exigerait-elle, face aux impératifs du marché des points de vue, une flexibilité de tous les instants et une division du travail ?)

    Nous voici conduits à la troisième problématique : comment percevons-nous le changement de point de vue d'autrui ? Soit deux points de vue différents, d'un espace remplis d'objets et d'un observateur autre que soi-même : comment juge-t-on le changement de position d'un objet, le changement du point de vue de l'autre observateur, le changement de position de cet objet par rapport à cet autre observateur ? Alain Berthoz précise sa conception de l'empathie, qu'il distingue radicalement de la théorie de l'esprit d'une part, de la sympathie d'autre part : celle-ci relevant de la catégorie des émotions (du bâillement au fou-rire en passant par la tristesse). À l'aide d'une gesticulation simple, l'orateur permet à l'auditoire d'accéder à la compréhension d'une nouvelle dimension paradigmatique, issue du test du funambule : s'il nous demandait de faire comme lui - abaisser le bras droit et lever le bras gauche, évoquant un avion manoeuvrant pour tourner - la plupart d'entre nous réaliserait un geste en miroir (sympathie) et non identique (empathie) : dans le premier cas il y a réflexion (miroir), dans le second rotation mentale. Selon que l'on adopte la première ou la seconde de ces postures, un réseau différent est activé.

    Intervient Jean Piaget, ce fervent défenseur de l'hérédité des caractères acquis, et l'un des fondateurs de l'opposition egocentrisme/allocentrisme appuyée si mes souvenirs ne sont pas périmés sur l'épreuve des trois montagnes. La période cognitive critique de la libération du point de vue se situerait vers l'âge de huit à dix ans. Pour ce démontrer, on demande à des enfants d'âges différents d'évaluer la longueur comparée d'une ligne droite et d'une ligne segmentée : la somme des segments est elle de longueur supérieure ou inférieure à celle de la ligne droite ? Passage de l'egocentré à l'allocentré : on représente les deux figures soit projetées orthogonalement sur un plan (allocentré) soit en perspective (egocentré). Il me semble pourtant avoir rêvé avant cet âge de la cartographie de l'Île au Trésor, et m'être trouvé en compagnie de Gulliver survolant Lilliput ou écrasé par la taille des habitants de Brobdingnag. Avoir changé d'échelle en croquant des champignons et des gâteaux en compagnie d'Alice, au pays des merveilles. Il me revient encore que le trompe l'oeil ou l'anamorphose font appel à une technique de projection infiniment plus subtile que la simple perspective. C'est un peu la limite de la simplexité : le sculpteur Arman, spécialiste des arts premiers, disait qu'un artiste, un vrai, un novateur, trouve des solutions afin de représenter un détail, une posture, une ombre, une proportion, que personne n'a juqu'alors su traiter. Qu'importe, va pour huit à dix ans. Mais voici que surgit un autre souvenir, qui explique ma défiance vis à vis du psychologue helvétique : « Une expérience transformant un protocole défini par Jean Piaget m’a profondément marqué par sa simplicité et sa portée : il suffit pour la construire d’enfants d’âges divers, d’une autorité suffisante pour les contenir, de jetons et de bonbons. Jean Piaget a établi que le concept de nombre était accessible à un enfant âgé de six ou sept ans, le fameux âge de raison. Placé face à deux rangées de jetons en nombre égal, mais de longueur différente selon l'écartement des jetons, le jeune enfant considère, jusqu'à six ou sept ans, qu'il y a plus de jetons dans la rangée la plus longue, ne distinguant pas, selon Piaget, le nombre de la longueur. Pour résumer sa pensée, vers 4-5 ans, l'enfant manipule intuitivement de petites quantités ; vers 5-6 ans, il manipule les nombres au gré des jeux, des comptines, dans des situations concrètes ; vers sept ans il paraît accéder au concept de nombre. Pour sa démonstration, Piaget utilise des vases de formes différentes contenant plus ou moins de billes ou de jetons, et des lignes de longueur identiques ou différentes réalisées avec des nombres identiques ou différents de jetons, permettant de tester le concept de conservation du nombre.

     Heureusement pour nos amis dentistes, l’expérience a été reprise chez des enfants de deux ans en remplaçant les jetons par des bonbons. Ces très jeunes bambins choisissent la rangée qui contient le plus de bonbons, même si l’autre est plus longue9. La gourmandise fait le mathématicien.10. »11 A priori convaincu par l'expérience rapportée par Houdé que cite Alain Berthoz, je souhaiterais cependant qu'elle soit confortée par une étude remplaçant les lignes droites et segmentées par des bâtons de réglisse. Comme j'aurais suggéré à l'auteur du test des trois montagnes de les remplacer par des cordillères de pains de sucre.

    Voilà, cher Max, un compte-rendu combinant un peu d'ars memoria, cette mémoire attachée à une architecture (un temple menacé de ruine en ce qui me concerne), dont parla si bien Frances Yates cité par notre conférencier, et l'injection permanente de passé qui s'actualisant donne de la consistance à ce que nous appelons le présent. Alain Berthoz a convoqué au cours de cette conférence nombre de problématiques traitées au fil de ses publications - le Sens du mouvement,  la Décision, l'Empathie, enfin la Simplexité dont j'ai tenté récemment la recension. En guise d'ouverture, achevant philosophiquement sa conclusion, il nous a parlé de ces enfants privés de cette possibilité essentielle qu'est le changement de point de vue, et que l'on retrouvera formant les bataillons de terroristes et d'enfants-soldats. Pour maintenir jusqu'à son terme la conception bergsonienne du temps, saupoudrée de bachelardisme, leur futur surdéterminé par un bourrage de crâne n'est plus un champ des possibles préparé à partir du passé ; leur a fait défaut cette chance enfantine qu'est l'aptitude à modifier son point de vue, à tirer partie des affordances qu'ils ne sont plus en mesure de repérer, dirait Gibson.

    Celà fait un bon moment que l'on n'avait pas donné à penser aux provinciaux que nous sommes, éloignés du collège de France, avec une telle générosité. Remisées mes tendances fâcheusement psycholinguistiques et mon affection coupable pour le paradigme déictique/non déictique, j'ai passé un moment formidable, subjugué par l'inventivité d'un ingénieur neurophysiologiste, par sa capacité à brasser et ordonner une moisson de données, depuis la main en caoutchouc de Matthew Botvinick qui démontre la plasticité du schéma corporel, jusqu'à l'explicitation du principe d'équivalence motrice, en passant par les difficultés de transformation des coordonnées égocentrées en allocentrées chez les patients schizophrènes. Un chercheur au carrefour de multiples courants de la science contemporaine. Peut être ai-je tout compris de travers ? Sinon que nous devons à Philippe Kahanne de Grenoble l'invitation du professeur Berthoz et que lui revient sa part de remerciements.

1 Pierre Lemarquis Le cerveau musicien Odile Jacob 2009
2 Marianne Fyhn Torkel Hafting Alessandro Treves May-Britt Moser and Edvard I. Moser Hippocampal remapping and grid realignment in entorhinal cortex Nature 2007
3 Henri Poincaré  la science et l'hypothèse 1902
4 Robert Sommer Personnal Space : the behavioral basis of design 1961
5 Benoit Kullmann L'image entre virtuel et réel  2009
6 Stendhal La chartreuse de Parme 1839
7 Georg Grön, Arthur P. Wunderlich, Manfred Spitzer, Reinhard Tomczak and Matthias W. Riepe Brain activation during human navigation : gender-different neural networks as substrate of performance Nature Neuroscience 2000
8 Lambrey S. , Amorim M-A., Samson S., Noulhiane M., Hasboun D., Dupont S., Baulac M. and Berthoz A. Distinct visual perspective-taking strategies involve the left and right medial temporal lobe structures differently. Brain, 2008.
9 J. Mehler et T. Bever, Cognitive capacity of very young children, Science, 1967, 158.
10 Olivier Houdé, la psychologie de l’enfant
11 Benoit Kullmann L'esprit faux I Mundus est fabula 2009

notes de lecture. Benoit Kullmann, Neuroland-Art.


Date de création : 23/05/2010 : 20:52
Dernière modification : 08/02/2012 : 00:06
Catégorie : Recensions
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