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Un monde pas marrant du tout

 Sa plume trempée dans l'éthanol n'épargne personne et n'engage que lui

de notre correspondant spécial à la salle des pas perdus, Emilio Campari, le 26 Juin 2010,


Cette semaine : Un monde pas marrant du tout


    Il est devenu très difficile dans votre pays de rire d'un grand nombre de sujets qu'il y a trente ans j'abordais sans crainte de représailles. Il y avait moins de lois, et chacun qui possède un téléphone portable capable de filmer ce qui se passe à tout moment n'était pas alors en puissance un collaborateur zélé de la justice. J'ai suivi toute une série d'évènements dans le monde du comique - ce monde là nous savons depuis toujours qu'il n'est pas drôle, les clowns sont lugubres et les comiques professionnels sont à mourir d'ennui lorsqu'ils ne sont pas sur scène. Là, c'est pire, car ils transportent avec eux les tonnes de misères qu'ils ont enduré pour parvenir à grimper les quelques marches qui séparent l'émetteur de vannes du consommateur.

    Deux pitres se sont fait virer d'une chaîne de radio publique - je suppose qu'ils avaient égorgé quelqu'un, voire plusieurs, quand on sait la difficulté qu'il y a à se débarrasser dans le privé d'un collaborateur encombrant. L'un je n'en avais jamais entendu parler, l'autre m'exaspère à peu près autant que Monsieur Lecul que j'attends toujours de rencontrer pour lui en coller une s'il fait seulement mine de m'approcher. Je m'étonne toujours que notre Victime de l'Incompréhension Directoriale présente aux caméras de la télévision officielle un visage constamment lisse et soigné - j'aurais imaginé que trois fois la semaine une avoine sévèrement mais justement administrée tuméfiât cette avenante margoulette. Il fallait l'entendre protester qu'il n'avait jamais déclaré ceci ni proféré cela, énonçant des limites fixé à lui-même par lui-même en s'étonnant qu'elle ne fussent pas universelles. Les putes tiennent le même discours : ah mais ceci je ne le fais jamais et cela comme c'est dégoûtant. Des modèles de vertu vous dis-je. Ce malheureux est désormais plus ou moins chômeur - en fait il explique que son sens du sacerdoce humoristique (Ah ! la fonction psycho-sociale du bouffon...) le fait courir le cacheton de salle en salle - des petites salles, mille personnes pas plus, pas des Zénith ni des Bercy où, sous-entendu, l'on se fiche du client. Ce malheureux fait pitié, enfin fait ce qu'il peut pour inspirer la pitié, et gagner le plus de monde possible à sa cause, celle de la liberté d'expression.

    Justement parlons-en : avec un autre de ces jocrisses qui se prennent pour la réincarnation de Bouvard et Pécuchet, je veux parler du plus sénile de nos amuseurs, Guy Bedos - c'est bien simple lorsqu'il arrive sur un plateau je m'attends à ce qu'on se précipite pour lui sucer les doigts comme à un évèque, et à ce qu'il fasse les gros yeux et pourquoi pas la grosse voix à quelqu'un qui a le malheur de se trouver là et de ne pas partager sa religion. Distribuant les bons-points de la bienpensance et déversant les litres d'atrabile qu'il produit en surabondance. Je l'ai toujours trouvé excédant. Au moins avec ce genre de Paillasse on vérifie l'essentiel de vérités premières : l'argent ne rend pas aimable, au contraire ; l'acrimonie croit avec l'âge ; il n'y a pas plus susceptible que quelqu'un qui a passé sa vie à se moquer du monde ; plus tout ce que l'on raconte sur les amuseurs, qui s'en trouve conforté d'un coup. Bref le juge suprême en matière de bon goût drôlatique, défend bec et ongle la liberté d'expression tout en coupant le sifflet à qui ose l'ouvrir en sa présence.

    Il est des pays où l'on n'a pas la liberté d'expression. Pendant que Monsieur G.B. faisait ses pirouettes en léchant les bottes du pouvoir et du contre-pouvoir, il est des lieux que j'ai visité lorsque j'étais encore très jeune, au delà du Rideau de fer, où l'on me laissa penser que l'on aurait accueilli avec bienveillance cette fameuse liberté d'expression, au même titre que la liberté de se déplacer, de se réunir etc... Or dans le même temps, les pays qui jouissent sans entrave initiale de la liberté d'expression accouchaient d'une multitude de mouvements minoritaires, qui s'ils se combinaient feraient une très large majorité, comme les petits diamants de grandes rivières, conjugant leurs efforts pour limiter cette liberté, à force d'arrêtés et de décrets, empesant le débat public plus sûrement qu'un pilori et condamnant le plus loquace, le plus sincère des parlementaires à la langue de bois.

    Donc nous réduisons la liberté d'expression lorsque nous pouvons en user, tandis que d'autres donneraient cher pour l'avoir, toute entière, dans son principe. J'ai oublié de mentionner ceux qui font tout pour qu'on les voit en train de traverser hors des clous et qui ensuite poussent des cris d'orfraie lorsque la maréchaussée les rappelle à l'ordre. Il me semble bien que l'éjecté de Radio-France appartient à cette catégorie-là. Si j'avais été son PDG, ce qu'à Dieu ne plaise (si quelqu'un pouvait m'expliquer le sens de cette expression, il m'obligerait), je m'en serais sorti autrement : j'aurais déclaré publiquement, Monsieur S.G. m'insupporte, qui use et abuse de son statut sur une chaîne publique pour insulter le monde. Par conséquent, prisonnier d'un piège dans lequel je me suis enferré, je ne puis faire autrement que de le conserver en lieu et place, en espérant qu'un jour il tombe tout seul de son siège. Monsieur S.G., soit aurait continué son ministère comme si de rien n'était (quelle idée que de l'embaucher ! Y était-on seulement forcé ?) ; soit serait sorti de ses gonds en criant à l'injure, et l'on aurait eu beau jeu de lui opposer un miroir où son visage grimaçant lui aurait reflété sa propre intolérance. Mais ne rêvons pas : pendant longtemps encore on flattera l'auditoire dans le sens du poilant avec d'autres turlupins, qui tôt ou tard franchiront une limite assez floue dépendant de la sensibilité de leur supérieur hiérarchique, se feront jeter à la rue et crieront au meurtre de la liberté d'expression. Et celle-ci se réduira comme l'échalote dans la cassolette de ces autres artistocrates de la Sinistrosie, les gargottiers, au point que nous aurons finalement le monde dont rêve tous ces artisans de la confusion entre le comique et l'agit-prop, un monde pas marrant du tout. Quand j'étais petit il m'était interdit de jouer avec la nourriture et cela m'est resté. Mais peut on en rire ? Une carotte naine assortie de deux petits pois, intitulés la farandole de légumes du jardin, peut on encore rire de cela sans qu'un agriculteur ou un marmiton ne se pende, et qu'on vous embastille pour en être la cause ?


Date de création : 27/06/2010 : 14:36
Dernière modification : 10/07/2010 : 06:52
Catégorie : Les pyrosis d'Emilio Campari
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