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Hommage appuyé à Frigide Barjot

Sa plume trempée dans l'éthanol n'épargne personne et n'engage que lui

de notre correspondant spécial au Vatican, Emilio Campari, le 18 avril 2013,


Cette semaine : Hommage appuyé à Frigide Barjot



           Si je sors de ma réserve, c'est qu'une bonne raison me pousse à quitter la cave aménagée spécialement pour la plus de dix-huit ans d'âge - je ne voudrais pas tomber sous le coup d'une de vos innombrables lois sous le prétexte que j'aurais abusé d'une bouteille mineure. J'ai pris le soin de m'isoler afin d'éviter l'expérience du temps qui passe, avec des avant regrettables, des après trop prévisibles, et un présent assommant. Et voici qu'au prétexte que le facteur a retrouvé mon adresse, je reçois d'un coup quelques semaines de ces quotidiens français grâce auxquels se maintient la trophicité de mes zygomatiques. Au moment même ou mon poste de télévision, soi-disant déconnecté du câble qui permettrait d'accéder au réel, (cette horreur dont je m'éreinte à fabriquer quantité de doubles afin que l'on ne puisse plus la retrouver n'en déplaise à Clément Rosset), et  diffusant à mon intention une neige du plus bel effet, se réveille et miroite une femme lacrymale, coiffée d'une choucroute blonde et vêtue de rose bonbon. Et pourquoi vous pleurez comme ça ? lui demande le choeur des bonnes âmes qui l'entourent d'une compassion suspecte. Parce que vous ne me laissez pas parler, gémit-elle entre deux sanglots. J'appris alors que cette personne débordante d'émotion avait fait don de son corps (dont j'eus le regret de constater qu'il n'était pas de la première fraîcheur) et de ses neurones clairsemés à la cause du mariage au sens restreint du terme, ce qui me parut au premier jet un pléonasme, tant cette institution a depuis sa création et pour le plus grand bonheur de la littérature (celle que l'on enseigne dans les écoles de votre République) dégagé des relents de cagibis étriqués et de placards étouffants où croupissent les squelettes des enfants punis et des amants oubliés.

        
Mais laissez-la parler ! Ayant fait la synthèse de tout ce que j'ai pu lire ou visionner depuis cette révélation, j'affirme avec une certaine prétention qu'il y a là matière à réflexion. Prenez une cause minable. Vraiment lamentable. Vous aurez obligatoirement, dans l'hexagone qui vous sert de cadre de pensée, une partie de l'opinion - opinion se dit en grec doxa et c'est l'occasion de redire que vous vivez vous autres Lumineux en doxocratie - qui prendra fait et cause pour cette croisade misérable. Comment faire pour que cela ne prenne pas des proportions, comme disait Euclide ? La solution est simple : imposez par le truchement des médias un leader d'opinion à la mesure de la thèse. Son impéritie garantira l'échec du mouvement.

       C'est en ce sens que madame Frigide Barjot doit être encouragée. Le mariage est cette condition grotesque dont le contrat devrait être signé immédiatement après celui du divorce. Que certaine communauté ait revendiqué l'accès à ce statut délicieux qui de tout temps fut celui du mensonge, de la tromperie, de la cruauté mentale, de la misère des enfants, de la pérennité de la mentalité petite-bourgeoise, de l'amplification des inégalités (phénomène naturel que j'adore observer), me dépasse, puis me conduit au constat que la dite communauté est aussi ringarde que n'importe quel groupe dont l'essentiel de l'activité consiste à obtenir, sans relâche, un peu plus de droit, comme ces petits mendiants sortis d'un tableau de Murillo qui me couraient après il y a soixante ans près de Séville en hurlant pesetas pesetas alors que j'avais déjà vidé mes poches.
Allait-on se ranger aux côtés de la tolérance, et comme vos voisins d'outre-Manche, expédier et le débat et le vote en une demie-journée, délai maximum que l'on puisse sans ridicule accorder à la reconnaissance de ce caprice ? Non pas. En choisissant comme passionaria une repentie des nuits folles et branchées d'il y a quarante ans, les opposants à cette normalisationussissent un tour de force. Se rallier à la blonde absence de panache d'une malheureuse perdue dès qu'il faut enchaîner deux subordonnées, au motif que précisément l'argumentaire est vide, sidère. Au sens de force l'admiration, la passion la plus détestable selon Descartes.

 
Laissez s'exprimer Frigide Barjot. Le spectacle de députés conservateurs participant à des protestations organisées par une madone patronnesse en minijupe et blouson noir tels des résidents de l'avenue Foch s'invitant aux restos du coeur est réjouissant. Certes marteler avec une délicatesse pachydermique que chaque enfant devrait pouvoir se dire qu'il est né d'un père et d'une mère aura fait quelque peine à telle personne que j'ai bien connue et qui ne supporta pas d'être un bâtard, à l'enfant sur dix dont le père désigné n'est pas le père, aux rejetons des nombreuses familles monoparentales, aux marmots vendus pour satisfaire la lubie de certains, et aux Poil de Carotte dont la réflexion d'une portée universelle fut : tout le monde ne peut pas être orphelin. Ce chagrin effacé, laissez s'exprimer la pauvre madame Barjot. Je n'aurais jamais sans elle pris connaissance de la prospérité dans votre pays d'une quantité de sympathiques mouvements visant à restaurer l'autorité de l'Église sur l'État, ni assisté à l'élan oecuménique des monolâtres, et surtout je n'aurais pas vécu en vrai ce que j'avais lu dans les livres d'histoire sans en percevoir l'aspect existential comme dirait Heidegger : cette Stimmung particulière qui précède et encourage à la fois l'ivresse à venir des mouvements bigarrés de la foule, des courageux lynchages, des boucheries exaltantes, des exécutions sommaires mais efficaces, des justes exactions, des autodafés légitimes, de l'expression vraie pour faire court de ce vers quoi mène l'idée de Nation. Celle qui permet de faire en son nom n'importe quoi et de se réveiller au petit matin avec du sang plein la chemise mais la conscience immaculée, tout en se surprenant à chanter une vieille ritournelle : Frigide est Barjot, Barjot...

( alors Emilio écrasa fébrilement son cigarillo dans une crte de Camember,  et nous nous tûmes devant ce vibrant fromage ).
 





Date de création : 19/04/2013 : 07:48
Dernière modification : 03/05/2013 : 10:28
Catégorie : Les pyrosis d'Emilio Campari
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